Ligne de Frondaison


Ligne de Frondaison,
 Chronique de Jean-Pierre Védrines dans de la revue SOUFFLES

 N°200.201

 Pierre SILVAIN
 L'oeuvre de Pierre Silvain est riche de nombreux romans, de livres de poésie, d'essais, d'une pièce de théâtre. Ecrivain exigent, son oeuvre est, à nos yeux, majeure. Dans le cadre de cette chronique, nous avons choisi de rendre compte de deux de ses livres:
“Dans la nuit de Médée” paru aux Editions Hors Commerce et “Le Jardin des retours” paru voilà quelques mois chez Verdier.
  “Dans le nuit de Médée”
Dans ce  roman, publié après “La gloire  éphémère de Joäos Matos”,  Pierre  Silvain  nous  livre, une nouvelle fois, la magnificence de son écriture : ciselée comme la lumière du jour à la fenêtre, légère, pure telle l'ombre portée de l'autre côté de la mort. Car c'est elle qui nous prend dans les mailles du filet de Médée, nous conduit jusqu'à la fulgurance, jusqu'à l'oeuvre de ténèbres  éclairant de ses flammes l'errance de Wanda , cette comédienne qui, actrice célèbre, va bientôt  abandonner la scène pour revivre jusqu'à la folie l'existence tragique de Médée.
Personnage même de lumière et de nuit, Wanda-Médée, dans le livre de Pierre Silvain, fascine.
 En écrivain accompli, dès l'obscurité venue, dans la rumeur du vent, l'auteur  nous pousse vers  son personnage central : Wanda l'envoûtante, Wanda qui est là, près de nous, avec sa chair, son souffle et surtout sa voix:” Dans leurs entrailles mêmes cherche à te frayer ta vengeance, Ô mon âme, si tu es vivante et s'il te reste une ombre de ton ancienne vigueur.”
Wanda Lender dans la “ bouche incendiée” de la nuit est cette femme d'une poignante détresse qui, du fond de l'abîme, du fond de la douleur d'amour “éclaire le soleil” impuissant de ses mains vides. Pierre Silvain -et c'est là une grande réussite du livre- nous la donne à voir, tragique, belle, inoubliable.
 La tragédie se déroule dans un univers raréfié que l'écriture de  l'auteur rend  plus  envoûtant encore :  “ Médée, pensa-t-elle. Elle allait être Médée. La magicienne. La femme barbare, l'infanticide. Plus près de Médée, sous son masque livide, dans les plis tourmentés de sa robe pourpre, qu'elle ne le serait jamais d'elle-même, affrontée à cette incompréhensible vie qui était la sienne et sur laquelle, éclatant de rire à son tour, d'impuissance, de douleur et de rage, elle se mit à cracher sous le nez des passants.”
Comme Médée délaissée par Jason, Wanda Lender a été abandonnée par Johann, jeune reporter parti épouser la fille d'un magnat de la presse.
Ainsi seule le plus souvent avec son amie Elke  ( “Nourrice” dans la pièce),Wanda va approcher le personnage de Médée : “y a-t-il  quelque chose de plus redoutable que l'horreur de soi quand elle se décharge sur les autres? Mais, au moins, grâce à Johann, j'ai pu toucher le fond de Médée. Médée se hait horriblement”.
Médée dira encore à Elke quelques lignes plus loin: “ Les hommes prétendent que c'est ma maigreur qui les fascine. Ce n'est pas pour d'autres raisons qu'ils sont si nombreux à venir me voir au théâtre. Tu peux imaginer quel genre de phantasme les travaille: coucher au moins une fois dans leur vie avec un squelette!” Pourtant, me semble-t -il, du début à la fin de cette “nuit de Médée”, c'est la voix rauque et ample de la comédienne qui nous envoûte.
Car Wanda est une voix, une voix qui rend compte de sa  tragédie: “Seule, au centre de sa propre voix, investie par elle, comme si les paroles n'affleuraient pas de ses entrailles, mais du corps obscur de Médée pour exploser au bord de ses lèvres, avec leur goût de foudre.”
Peu à peu, la magicienne va s'enfoncer dans la folie, franchir la redoutable frontière où elle poursuivra- ainsi  fut la fin de la légende de Médée- “ son ascension  dans la gloire du soleil levant”.
Dans l'Allemagne d' avant la chute du mur de Berlin, l'intervention de la police politique donne un ton oppressant au livre.
L'on ne saura d'ailleurs pas si,  après son enfermement dans un établissement psychiatrique, Wanda fut au service de celle-ci ou pas, tant sa faculté “de se fondre dans l'anonymat et de resurgir ailleurs était grande.”
Puis Elke, sa compagne, la comédienne  à  la  moto , au visage glacé par la nuit , mettra un terme au livre sans pouvoir pour autant effacer le visage de  Wanda: “On finit par l'oublier aussi. Elle  ne veut pas repenser à ces années de cendre qui ont altéré le plus profondément à ses yeux le souvenir de Wanda.. Chaque fois qu'elle avait tenté d'évoquer son visage, à ses moments d'abandon, n'était-ce pas le même qui meurtri, méconnaissable, revenait hanter de loin en loin un rêve un cauchemar qui sombraient à leur tour dans l'oubli ?”
Personnage rendu à sa nudité première, Wanda est habitée d'une mélopée prenante, brûlante . Et toujours cette voix qui s'enfonce, telle une lame, dans la nuit:
“As-tu peur de ce sang que nous avons partagé ? Si tu peux me voir, regarde-moi. Regarde-moi jusqu'à l'horreur pour qu'elle ne te quitte plus ,même au fond du sommeil, même au plus fort du plaisir que tu prends avec ta maîtresse, regarde-le, ce masque souillé de sang que tu m'as vu à l'heure des crimes que j'ai commis pour toi tout au long du chemin qui t'a conduit au faîte de la puissance, car tu es Jason et je suis Médée.”
Médée-Wanda : l'espace entre deux visages.
Dédoublement qui nous livre l'insolite lumière de la vie et de la mort. Nous entendons encore le profond de la voix dans l'ombre lumineuse de la chambre vide prenant: “conscience de l'odeur de mort qui stagnait dans l'air confiné de la pièce”.  Colombe et serpent de feu : engendre-moi du monde, fais-moi mourir d'une nouvelle naissance...
Masque nu, masque de mort fendant la nuit, Wanda est au coeur de sa voix, seule. La voici à nouveau dans la “bouche incendiée” de la nuit: “ardente et noire. Le battement du pouls. La vie dans cette pulsation profonde.”.  La vie, la mort. La folie, l'amour.  Pierre Silvain a donné à l'âme de Wanda-Médée l'éclat, la beauté, le léger roulis de la mort quand  la terre nous  échappe  et  que  le      rêve      “ glorieusement embrassé” devient  une  longue marche obscure dans la matière des mots et qu'au-delà -au dedans- nous sommes déjà atteints par les flots du néant. Mais ce livre nous révèle -aussi- à quel point, grâce à la formidable présence de Wanda, le seuil dépassé, sont proches les limites du soleil aux  ténèbres ; de la vie au creux soudain de la mort ; du vécu mouillé d'aube à notre imaginaire d'air et de feu...
Rarement j'ai éprouvé cette sorte d'éveil au réel de l'écriture, ce plaisir d'un texte fort qui bat au rythme du coeur et du sang. Pierre Silvain se présente à nous ayant façonné la matière de son langage dans une sorte de nuit intérieure qui est l'oeuvre d'un écrivain abouti, faisant appel à ses racines, à ses sources de lumière : Médée dévoilée pour notre enchantement qui voudrait échapper aux ombres qu'elle est seule à voir et qui se rapprochent... Mémoire de la matrice et, plus tard, de l'oubli.
 “Le Jardin des retours
La première phrase d'un livre est souvent révélatrice de la musique qui l'habite. Le début du Jardin des retours ne fait pas exception à ce propos: “ La stupeur, c'était la stupeur, et chez certains l'effroi devant la carte muette.”
Cette carte que l'institutrice va faire vivre bientôt dans la chaleur de la rentrée d'octobre en posant sa baguette “sur un point précis qu'elle nommait bientôt avec une air d'émerveillement que ses sourcils relevés sur ses yeux éblouis par une invisible découverte tentaient de nous faire partager” nous dit l'auteur.
La petite musique chante alors à notre oreille les douceurs de l'enfance. Le paysage jusqu'alors contenu dans le cadre étroit de la fenêtre, se creuse de tous ces  champs où passent  les enfants pour rentrer chez eux, tandis que soleil baisse dans la touffeur moite de la journée.
Nous sommes dans la campagne marocaine et la ferme où gémit la vieille éolienne de Far-west ( que l'on retrouve dans un livre précédent de Pierre Silvain Les Eoliennes) avec ses membrures grêles, sa roue et son gouvernail, en haut du pylône, sur le ciel d'étoiles ou de lune.
La mère, dans son fauteuil de rotin qui grince à son tour, est là avec sa question lancinante, comme enfouie sous le neige du temps, cette question qu'elle pose à l'enfant , à l'adulte qu'il est devenu - on hésite un moment suspendu au souffle de l'écrivain, à aller au-delà- : “ Qu'est-ce que tu lis ? Qu'est-ce que tu leur trouves, à ces livres ?”
C'est que déjà s'ouvre à l'enfant le chemin aventureux des lectures comme un quai étincelant dans le velours du crépuscule.
En fait, c'est sur le quai de Tanger que Pierre Loti débarqua bien des années avant lui, déclarant qu'il se sentait “l'âme à moitié arabe”. Et Delacroix quelques cinquante années avant Loti  qui fit, lui, le trajet de Tanger à Meknès.
Mais Pierre Silvain s'intéresse avant-tout à l'auteur du Roman d'un enfant. “Car, nous dit-il, j'ai chevauché avec lui des territoires vierges où la réalité se dissout dans l'éblouissement de la lumière ou l'abondance des pluies comme dans son rêve vain d'un temps à jamais suspendu.”
Temps de l'enfance, des secrets, des commencements de la vie. C'est dire la force évocatrice de ce “Jardin des retours”, son écriture incise, comme hantée par l'ombre, son souffle et son poids qui peuplent le silence.
Arrivé à Fez, Loti, alors que l'on ferme les portes des Remparts, à la tombée de la nuit, va retrouver un univers oppressant et fantastique. Il va se livrer à “l'autre jeu”, nous dit Pierre Silvain, celui du travestissement : “caftans de drap rose, aurore, capucine ou bleu nuit, ceintures, turbans, aumônières, poignards ou voiles transparents...”
Dans ces pages, Pierre Silvain nous laisse percevoir la sensualité équivoque de l'auteur du “Roman d'un enfant”.
“ Dans le secret du vêtement, il est plus près des corps dévêtus qu'il a contemplés sans pouvoir les approcher, si ce n'est par les mots dont la fièvre s'éteint aussitôt que tracés sur la page blafarde. Loti, avec son compagnon d'escapade, Henri de Vialar se rendra au marché aux esclaves puis, le soir venu, de sa terrasse, matera les femmes “ apparitions aériennes de chaque soir, dont la profusion à la Ingres, mais de corps costumés, parés, ruisselants d'or, pareils à des idoles, emplit jusqu'à saturation le champ magique de la longue-vue d'autrefois.”
Au fur et à mesure du développement du récit, le Maroc prend toute sa place. La colonisation de ce pays et l'horreur qu'elle engendra, notamment chez Delacroix, viennent nous rappeler une histoire tragique : arasement sauvage des maisons mauresques et des jardins, destruction des mosquées par “la sape et la mine”,  des cimetières musulmans...  Et Delacroix, terriblement lucide, d'écrire qu'il comprend : “ quelle rancune redoutable de pareilles mesures ont dû réveiller dans les coeurs  déjà peu prévenus de tendresse pour les bienfaits de notre domination.”
Le livre se referme en douceur. L'enfant de Bouskoura et le petit garçon de la rue Saint-Pierre se sont, l'espace d'une seconde, croisés.  “Le temps d'un clignement, et c'est assez pour que je me croie tout à coup dans la voiture tirée par une mule qui me ramène à la ferme perdue au milieu d'une autre plaine du même étrange pays qu'une carte muette continue à me dérober.”
L'un et l'autre, aveuglés par les blancheurs de l'enfance.
Après “Les chiens du vent”, poèmes publiés avec les encres et les pastels de Jean-Claude Pirotte, chez Cadex ( beau livre dont l'ampleur des encres de Jean-Claude Pirotte et la maîtrise poétique de Pierre Silvain sont à souligner ), Pierre Silvain a écrit un livre -  fragile et habité - fondé sur l'enfance et le voyage. “ Mais, nous dit -il, cette aventure maghrébine a aussi sa face secrète. Elle m'enseigne combien importent les commencements d'une vie, en ce qu'ils impriment à celle-ci sa vérité irrévocable. Et que c'est cette vérité - là qui rend le désir des retours tellement plus impérieux que l'injonction des départs.”
Pages  dans la transparence desquelles on trouve la marque d'un grand écrivain.
                 
N°202

Raoul Pérez, Henri Rodier ,Marie-Florence Ehret
Né en 1948 dans la province de Valencia en Espagne, Raoul Pérez fit partie du groupe de Lunel.. C'est avec ce groupe de jeunes poètes et de jeunes peintres qu'il co-écrivit “L'Escalier” (1967), puis “Maison d'une seule parole” (1968). Peu après, il fut l'animateur compétent de “Poètes du temps présent” à Corbeil-Essonnes. Il publia ensuite “Poèmes interdits” ( 1969), “Fraternité” (1970), “Soleils rouges” (1971).
Dans le beau numéro qu'il édita en 1974, “Chile, Chile, Chile” en hommage au peuple chilien et à Pablo Néruda, on retrouve les signatures de Madeleine Riffaud, Jean Thiercelin, Nilton da Silva Rosa, poète brésilien qui fut assassiné alors qu'il poursuivait ses études au Chili, Jean Marcenac, Victor Maglio, poète urugayen réfugié politique en France, Pierre Gamarra, Alberti, Aragon, Max-Pol Fouchet et tant d'autres...
Quelques années plus tard, la maladie terrassa ce jeune poète trop tôt disparu. Sa poésie est empreinte de simplicité, elle est marquée par le souffle prenant du quotidien : “Le silence t'écoute et tu bâtis le monde.”
Lorsque le jour se levait, Raoul cherchait le sourire des pierres.
A relire sa poésie aujourd'hui, on retrouve les traces du chemin qui fut le sien. Ainsi ce poème qu'il adressa à Kateb Yacine:
“ Tu m'a beaucoup parlé
de travail de justice de fraternité
et tu es reparti sans te douter
que je pleurais en t'écoutant”.
Dans une période récente, Henri Rodier a publié trois ouvrages: Immobile détour, ( La Bartavelle, 1995), Mobilier urbain, ( Saint-Germain des Prés, 1999), Bluettes, (La Bartavelle, 2002). Dans Mobilier urbain, il y a un soupçon de parfum qui rappelle Delteil. L'écriture tonique, perfore, se muscle au passage, devient vaguement solitaire. Ce petit livre se lit agréablement, mais la plupart du temps le trop plein vous empêche de reprendre votre souffle: “On peut dire Mae, Mally, Marjouchka, May et Molly que j'aime parce qu'elle est gentille, mais aussi Moïra, Maya et Maria.”...
Le meilleur de la poésie de cet auteur est dans le fourmillement des mots qui brasillent tels des feux aux confins du signe: “Les rires ambulants l'embuscade d'une bouche” ou encore : “ les agrès si doux où s'endorment les fanfares”.
Henri Rodier n'évite pourtant pas toujours certains relâchements ou facilités d'écriture.
“L'Obscénité des fleurs” de Marie-Florence Ehret  est le premier ouvrage de la collection “La nuit du Charpentier” que vient d'éditer Alain Lucien Benoit.
Marie-Françoise Ehret a notamment publié “Les Métrographies Lisboètes” (Encres vagabondes, 2001), “Semer les vent”,(Ed Dumerchez, 2000)...
“L'Obscénité des fleurs” est illustré par des monotypes de Marie Alloy qui anime ses propres éditions “Le silence qui roule”. Monotypes qui participent à l'écriture du livre et, qui, tels des iris de mémoire, s'ouvrent, se ferment et palpitent. Le travail du peintre et la beauté typographique de la composition du livre donnent plus de force encore au texte. Nouvelle ?
On ne se pose guère la question tant le plaisir de l'écriture, du livre agencé, cousu et embrasé de ses premières petites fleurs sauvages pointant leurs tétons sous l'humus déposé par l'hiver, est grand. Un livre aux nervures érotiques que l'écriture pulse, arrondit pour un temps. Une fleur, une fille comme les autres, jolies méduses innocentes, avec des bras et des jambes souples comme les branches d'une étoile.
Parler plus longuement de “L'obscénité des fleurs” ne servirait pas à grand chose si ce n'est à écorcher sa poésie , à l'amputer, à la vider de sa substance même...
Achetez et lisez ce très beau livre: il vous apprendra que la mort est aussi une fleur.

N°203.204

Alain Anseeuw             
La bibliographie d'Alin Anseeuw nous apprend qu'il est né en 1950 à Béthune, où il vit et travaille, qu'il est peintre,  poète et typographe. Pour ceux qui le connaissent quelque peu, on pourrait ajouter qu'il est l'animateur actif des éditions Ecbolade. Il pratique le sonnet, de facture classique et isollettrique depuis une dizaine d'années, principalement, mais pas exclusivement. Il a publié dans de nombreuses revues de poésie, il est l'auteur d'une vingtaine de livres. Son oeuvre de peintre est tout aussi importante. Il expose depuis 1975, notamment en 1979 au musée des Beaux -Arts de Lille, en 1981 au Trans Art Express à Bruxelles, 1992 à Paris, Coface, 1996 à Béthune où l'exposition lui est totalement consacrée. Sa peinture est ouverte aux signes, à l'espace, aux fragments. Cette citation de Christian Prigent à propos de l'oeuvre de Serge Lunal -qui a effectué un tirage de tête de Poésie par Insuffisance d'Alin Anseeuw- pourrait aussi s'appliquer au peintre Anseeuw: “ L'objet de la vue, dit Aristote, c'est le visible. Or le visible est, en premier lieu, la couleur, et, en second lieu, une espèce d'objet qu'il est possible de décrire par le discours, mais qui, en fait, n'a pas de nom. Toute couleur a en elle le pouvoir de mettre en mouvement le diaphane en acte, et ce pouvoir constitue sa nature.”
La peinture d'Alin Anseeuw est un espace où les objets se mettent en mouvement, signes fouettés, syncopés, défiant la stabilité de l'organisation humaine.
Deux publications, coup sur coup, viennent tisser l'écharpe poétique d'Alin Anseeuw. Dans la revue “Triages”, que publie  Tarabuste Editions, paraissent de longs extraits d'un poème intitulé Le département des choses et que le poète, non sans quelque malice, dédie, entre autre, aux “ chiens et aux amis de la poésie ”.  Ce poème est, on le sent bien à la lecture, habité par les forces de la vie, celle qui explose, éclate, quête et s'épuise. Houle que  ce “chant plus haut” où le lecteur trouve son compte: “aurais-je su, dire que les poèm es deviennent ce grand drap noir” car l'éclair est toujours dans le texte, “hors de la colère les mains noires des travailleurs”.
A vrai dire, le chant du poète est palpable, sensuel, charnel. Les images et les sons  s'adossent pour s'adapter à la vitesse du style, à l'écriture “balançoire” enchevêtrant plein ciel ses étoiles et ses syllabes. Ecoutons la musique  d'une strophe:
“C'est une mouette dans la montagne
de Cézanne de la main et le vent
a fait le reste, à l'obsession
au bruit de la préparation ...”
Dans “Entre deux cahiers”, Alin Anseeuw, nous lance dans le tourbillon des mots:
“L'herbe, ne peut faute de
Ciel mettre la tête près du coeur”
Musiques dans l'eau des pages blanches, musiques des mots, des objets, des espaces.
Chanson de l'herbe tendre, des fleurs, et puis cette image de guerre dont Alin Anseeuw nous parla longuement dans l'un de ses derniers livres,  Matisse, une musique des mains, dit le poète ; et nous écoutons la ligne du vent parcourant tous les plans.
Regard de cinéaste de l'écriture, la poésie d'Alin Anseeuw marque la page blanche de son écart, de son souffle d'orpailleur.

N°205

Joël Bastard, Nichita Stànescu, Michel Voiturier
 Les poètes nous disent souvent leur nudité éveillée, leurs mots d'affiches, leurs souffles d'enfance, leur avancement de quelques mots. L'écriture de Joël Bastard a cette étrangeté fascinante des étoiles quand on lâche prise et que la terre tourne autour de votre visage. La poésie - en ce siècle de marchandises froides, de télé réalité privée de rétine et de tympan - atteint dans l'oeuvre  de ce poète une hauteur rare. C'est que Joël Bastard n'est peut-être jamais là où on l'attend, s'échappant des certitudes, “ s'étalant dans l'absence de tout”, nous disant le pas, le ras bord du vide. Un poète qui nous chante en un seul passage, le cantique du vent à peine froissé dans la lumière:
“La peupleraie frémit comme des jeunes filles se déshabilleraient sans cesse. Un bruit de rivière sur leurs épaules nues. A la naissance du cou les lumières indiscrètes.”[i]
Amusez-vous à chercher le poète entre les mots, dans l'espace de sa phrase, à l'endroit où sa respiration se fait plus accueillante, entre deux phrases qui se croisent, ou entre deux verbe qui s'allument:
“ Avec comme pensée, la pensée d'un mur. La pensée pour un mur. Qui contient pour toujours notre présence. Notre présent. Notre absence future.”
Voilà. La poésie qui se laisse “ inventer” mais qui, sous sa simplicité apparente, cache la marée haute d'un “pays qui passe dans le vent”. Ce que nous dit avant-tout Joël Bastard, c'est que le poète est cet être d'éclosion qui écrit pas à pas le transport du monde “d'un endroit  l'autre” et il ajoute “d'un endroit l'autre seulement le poids de notre corps.”
Seulement le poids de notre corps, pourrait-on ajouter, feuille à feuille, feu à feu, peut-être pour guetter sa part de survie.
Nichita Stànescu nous implique du premier au dernier  mot de ses onze élégies.[ii] Né en 1933 en Roumanie et mort en décembre 1983, Maria Rotaru Constatinescu nous dit qu'il est le plus important poète de la littérature roumaine d'après guerre.[iii] Le réel et le mot pour le prolonger, l'acte poétique devient une “lutte entre le viscéral et le réel”. Ce choix du réel, comme dans la sixième élégie, conduit le poète à être l'objet, le moi devenant le poids concret des choses :
“ Je vis au nom des feuilles, j'ai des nervures,
  je change le vert en jaune et
  me laisse tuer par l'automne.”
Le poète s'intègre aux forces de la nature, il devient le prisme objet - mes mots sont simultanés avec n'importe quoi, n'importe quand, dit-il - cherchant sans trêve la source initiale. Si la matière a du temps, écrit-il, le mot a de l'éternité.[iv] La onzième élégie est une musique douce, à ce moment du corps où la matière en douleur prend naissance d'elle-même. Comme si le printemps nous apaisait de sa lumière protectrice, comme si le coeur se développait plus grand encore dans le corps. Oui, ce livre est un livre habité. Il porte les traces des soleils éclatés en planètes qui nourrissent les plantes et les êtres vivants.
Peut-être la poésie est-ce cela : un spasme violent, un spasme de signes pour lesquels il n'y a ni place ni direction. Tout étant collé à tout.
Moins tragique, la poésie de Michel Voiturier[v] entretient avec le réel une distance sans complaisance. L'auteur est né en 1940 à Tournais, il anime des ateliers d'écriture, chroniqueur littéraire et performeur en poésie. La vie du père- à la mémoire de Maurice, menuisier-ébéniste de mes jours écrit-il en liminaire- la famille et les branches au pied du tronc qui ne changent pas la généalogie.
Une poésie raréfiée, tendrement ouverte au quotidien : le charbon remonté de la cave/ l'eau en sa casserole/ quand la mère et le fils débouleront du haut/ senteur fine du café déjà passé. Une poésie du quotidien, donc, de ces minutes qui nous brûlent encore des années après: l'odeur de la sciure, le ciseau qui entame le bois, le copeau spiralé. Un chant qui rappelle à l'homme le geste de l'enfant, son pouvoir dérisoire. Et puis, ultime simplicité, le regard sur la mort du père :
 “ ses mains avaient les mêmes noeuds que les planches
  l'écorce se laissait peu percer
  son sourire éclatait franc
  et ses larmes m'apprirent qu'un homme aussi
    une pelletée de terre
  la boîte retourne à ses racines
  ainsi qu'il se doit.”

N°206

romans du terroir : Christian Laborie, Marie Nicole Cappeau
Afin de faire vivre la mémoire collective à travers l'histoire d'une famille, d'un village, l'éditeur De Borée a créé une collection qui tourne autour des romans et récits de terroir. Ce sont des tranches de vies où les sentiments et les destinées se croisent, se mêlent pour offrir aux lecteurs des sagas authentiques et vivantes. La plupart des romanciers qui publient chez cet éditeur nous parlent avec bonheur de la terre et des gens qui y vivent.
Christian Laborie, professeur d'histoire géographie dans le Gard, nous décrit avec justesse des hommes de cette région cévenole qu'il a fait sienne. Qu'il nous parle de la rude vie d'un berger métayer[vi] et de sa famille à l'aube du 20e siècle ou de ce jeune paysan, Ruben[vii], qui s'en va découvrir les chantiers du chemin de fer,  Laborie  a la voix qui résonne et  l'écriture  juste :
“Au détour d'un chemin, il jeta sa casquette dans le fond d'une ravine. Le vent l'emporta comme un fétu de paille. Il s'arrêta au bord d'un torrent aux eaux de cristal, se pencha et observa son image dans l'onde fugitive. Son visage émacié le surprit.
Ses traits s'étaient creusés, ses yeux bordés de larges cernes. Ses cheveux lui tombaient dans le cou et lui donnaient l'allure d'un ermite en quête d'absolu.”
On sent  l'écrivain proche des umils, comme l'on dit dans le pays de Montpellier:
“Je fais évoluer mes personnages, nous indique Christian Laborie à travers des périodes que j'ai aimé enseigner à mes élèves. Des personnages qui ont pour moi un goût d'authenticité et qui ressemblent aux gens humbles que j'ai rencontré le long des drailles de mon existence.”
 Les livres de Christian Laborie sont adoucis de ces milliers d'étoiles qui, la nuit, préservent le coeur des rigueurs du froid. A lire simplement au pied d'un arbre ou, avec sérénité, dans la quiétude du vent du soir.
Pour Marie Nicole Cappeau, l'écriture est l'expression d'une passion, qu'elle soit de souffrance ou d'amour. Pour la romancière de “La Mule blanche”, “Vivre, c'est agir. Mais seul l'amour est essentiel.” Fille de la ville devenue paysanne, Marie Nicole Cappeau sait qu'il ne suffit pas de semer pour récolter. La terre, les idées, et surtout l'amour ont besoin de soins continuels pour produire de bons fruits. Comme l'abeille qui butine, elle se charge d'inspiration à l'écoute des autres. Ainsi elle crée des personnages et des situations qui, quel que soit le lieu ou l'époque, sont des témoignages de vie où chacun peut se reconnaître.
Son oeuvre est jalonné de livres qui aident à vivre: “Marie Ollier, une femme de l'Ardèche” ( La Mirandole, 1997), “Un de là-haut”, (Editions De Borée, 2000), “La Mule blanche”, “Le blé germe en hiver” , “Les chemins d'Orgueil” ( tous chez De Borée)...
Dans “Les chemins d'orgueil”, elle peint le personnage de Jeanne, rebelle, courageuse, au moment de la Contre- Révolution ardéchoise de 1789. Il faut lire aussi, sur le même thème, mais cette fois-ci du point de vue purement historique, les travaux de Florence Reverger[viii] qui mettent en évidence la richesse du patrimoine ardéchois de cette époque.
Mais Marie Nicole Cappeau sait avec force nous entraîner sur les traces de Jeanne, son héroïne, dans les épreuves que la jeune femme traverse tout au long de sa vie. Un roman d'aventure passionnel où l'histoire perce sous la composition de la romancière.
La force de ces deux romanciers qui abordent dans leurs oeuvres tout un pan de notre littérature dédaigné par les éditeurs parisien, c'est avant-tout de faire vivre ce peuple  des humbles, des journaliers, des gens simples que la vie ne pousse pas sous le feu des projecteurs, mais qui nous ressemblent et qui nous disent un temps illuminé par leurs joies ou marqué par leurs douleurs.
Ces romans  de terroir, rayonnants, portent en eux la sève de notre mémoire collective.
 
  N°208.209

   René Pons, les miroirs de l'absent
 Tout fonctionne dans l'oeuvre de René Pons comme s'il nous renvoyait à des miroirs multiples reflétant l'image d'un fantôme. Et ses récents “Carnets des solitudes” plus encore. Le dialogue qui ouvre ce livre et très révélateur de son écriture acide :
“Mais alors la littérature qu'est-ce que c'est pour toi ?

  • La littérature n'est rien d'autre qu'un dialogue des solitudes qui se donnent l'illusion de se rejoindre et...
  • Et?
  • Le plus souvent la fabrication d'un masque.
  • Un masque as-tu dit ?
  • Ou un déguisement si tu préfères. Seuls les fous peut-être...”
Nous voilà prévenus. Quelques pages avant, il dira d'ailleurs dans le même dialogue à propos de l'absent: “ Ecrire, c'est donc remplacer son absence par des mots.” Après la littérature, René Pons s'attaquera au mot “écrivain”: “Connais-tu un mot plus plat que le mot écrivain ?
Et pourtant quelle foule bigarrée de comportements il recouvre, que le commun des mortels ne veut pas voir, et même les critiques , pour le réduire à un stéréotype imbécile qui ne flatte guère ceux qu'il prétend représenter.”
Et de nouveau, il dira  “ cette lassitude infinie” comme ses frères en solitude, Lenz, Büchner, Kafka, Pessoa... Regards noirs sur le monde qui nous entoure.  “ Au fond, écrit René Pons, le paysage culturel est simple: il y a ceux qui, par intérêt, acceptent cette situation ( le génocide culturel masqué au nom du système ultralibéral), ou ceux qui par ignorance, la considèrent comme une fatalité. A quoi l'on peut ajouter un groupuscule de gens lucides et sans moyens qui vivotent dans les marges ou se tordent les mains de désespoir.”
“Carnets de solitude” assez terrifiants, sans aucune concession, dans lesquels on déambule cherchant la halte, la clef, sans trop savoir, par instants, où l'écriture nous conduit. Poussière à jamais dans les mots du vent, tempe sur l'étoile, question arrachée à la nuit.
Le regard sur le devant de la scène n'est pas plus tendre : “ Désormais, tous ceux qui occupent le devant de la scène, puent la traîtrise, la collaboration avec un système qui n'a pas besoin de camps pour annihiler ceux qui ne l'approuvent pas.
La pourriture intellectuelle prolifère, en toute impunité, à coups d'intimidations médiatiques d'un public pusillanime, ce kitsch littéraire et philosophique derrière lequel continuent à travailler, sans illusions, ou du moins avec juste le minimum nécessaire à la survie, ceux qui n'on même plus l'espoir de quelque reconnaissance posthume, et qui mourront, inconnus, abandonnant derrière eux des malles de mots que personne n'ouvrira jamais.”
Le livre se ferme sur une séquence de l'absent. On garde en tête le cri de la mouette dans le ciel - éclair blanc sonore au coeur du brouhaha de la circulation- le tramway qui sonne tandis qu' au loin sur l'océan un mur couleur d'ardoise s'approche...
L'homme lève doucement son verre, fait un signe imperceptible vers la chaise vide et se met à boire, sans hâte, le vin blanc âpre et sec.
“La Ville”, de René Pons, publié par les éditions de L'Amourier, couverture et frontispice de Jacques Clauzel, dans la collection Thoth, est un livre d'un centaine de pages dont l'édition originale a été composée en Garamond de corps 12. Un livre chaud, doux au toucher, d'une grande finesse plastique qui invite à la lecture.
L'éditeur nous dit que “si ce livre est considéré par l'auteur comme une autobiographie, c'est que, sous son aspect de récit bref, parfois à la limite du fantastique, il est une déambulation à travers un décor plus ou moins onirique, métaphore du déclin de la sensualité et d'un inconscient sans fin traversé et doublé par le spectacle de notre monde ; ce monde qui semble aller vers le chaos.”
Mais ici le promeneur est en proie à la ville qui se défait travaillée par un cancer en profondeur. Dans un quartier, les vieillards portent leurs désirs dans un sac flasque et déchiré. Le soir, aux portes de la ville, ils hument l'odeur des jeunes filles qui rentrent des champs. Ici, aussi, on se lève et on se traîne vers des “chambres de solitude”.  Mais cette ville a aussi ses bons côtés. A la Maison du mourir, tous problèmes résolus, on y meurt d'une façon douce en écoutant la musique aimée, en regardant son film préféré ou en écoutant lire, les yeux clos, le poème qui ne vous a jamais lassé. Ville du bout du monde où Dieu est une plume qui écrit le livre des livres, c'est à dire n'importe quel livre, “ les mots ne devraient servir qu'à décrire ce qui n'est pas encore là. Vous me suivez ? ”
Ville où le réel est l'impossible.
Ville où la femme porte la nuit entre ses cuisses tandis que de ses seins jaillissent des milliers d'astres.
On dit aussi que la ville est bâtie sur un “socle d'horreurs”. Entendez-vous ? Les rails rouillés, la salle des pas perdus déserte. L'ultime convoi est passé, il y a longtemps, très longtemps, un terrible convoi... Parfois, il arrive que des sectes brûlent les livres au cours d'un rituel complexe, pour montrer la vanité de toute parole hors celle du gourou. Car avant-tout la vie, dans cette ville, est une errance sans nom. Immense surdité. “ le monde est sourd, pense le promeneur. Oui, qui pourrait nous entendre ? ”
Samuel Beckett rôde par là.
“Pour conclure, écrit René Pons, je me rends compte que dans cette ville, il n'y a jamais eu d'enfants. Comme si on les avait éliminés, cachés ou, plus probablement, comme si ne se produisait plus aucune naissance”.
Dans “Montpellier Atlantide” (Editions du Laquet) l'auteur se rapproche de l'enfance où il retrouve les pas de Gide, un des maîtres  à penser de sa jeunesse, dans la rue Salle l'Evêque. Montpellier des Cahiers de la Licorne où Hans Breucker publia son premier texte. Castelnau où il est né qui lui apprit la valeur du silence, de la lenteur et de la solitude.
Montpellier dont Stendhal disait que son grand mérite est de ne pas avoir l'air stupide, comme les autres villes de l'intérieur de la France.
Le livre ouvert, on découvre une facette peu connue de René Pons - comme si les mots le poussait malgré lui vers la lumière, vers le  soleil: “Mes joies- la lumière sur une façade, aux premières heures du jour, quand les ruelles de la vieille ville sont encore presque désertes, l'odeur de poussière alourdie par les premières gouttes de l'averse ou le passage d'une arroseuse...”
Ou encore l'observation des variations de la  lumière sur l'eau, la poignée qui commande une banale clochette au coin de la maison, la balade avec le grand-père à bord d'un tram surmonté de réclames...
En somme, trois livres de René Pons à lire avec un plaisir différent, trois livres qui cherchent l'oeil de l'absent dans leur miroir respectif.

N°210
Livres de ciel et de terre: Tixier, Vincent, Lemaire, Mourlevat, Temple, Gibelin
L'automne déjà creuse un sillon dans l'air de l'été finissant. Voici quelques livres qui pourront enchanter la mélancolie de cette saison ou vous rendre nostalgiques des splendeurs de l'été...  Un beau roman (Le Maître des roseaux) de Jean-Max Tixier chante la camargue sauvage et mystérieuse durant la période 1930-1950. L'opposition entre deux clans : celui des manadiers et des cultivateurs de riz. Une intrigue amoureuse, le secret du vieil ermite dans un monde tiraillé par la haine. Chez les Fouque, les mâles contractaient la maladie du taureau dès le berceau, c'est ce que l'on nomme, dans nos contrées tauromachiques, la “fe di biòus.” Un roman bien documenté, l'expansion de la culture du riz en 1940, le travail de la sagne, le rythme des saisons...  Une écriture authentique, un bonheur pour les amoureux de la Camargue: “La Camargue éternelle survivrait aux tempêtes de l'histoire.” pense l'un des personnages du livre. Une belle écriture aussi, aux accents âpres, sans fioritures ni facilités.
“Le Révolte du père” est le titre du dernier livre de Claude Vincent. Pour ceux qui ont aimé “Les Roses de l'Hiver”, mais aussi “Les Cailloux blancs”,  “Le Pierrot de soleil” et “Fossoyeur d'étoiles”, ils liront ce nouvel ouvrage de l'auteur de “Quatre pieds de terreau” avec un plaisir non dissimulé. 
Mais comment résumer ce livre ?
“Un vieil homme. Une vieille femme. La plus simple histoire du monde. Mais lorsque cet homme, remettant ses pas dans leur trace effacée, retrouve,  en lui la part manquante que son enfance et ses rêves n'ont fait qu'entrevoir, c'est aussi l'une des plus belles.”
On connaît l'écriture remarquable  de Claude Vincent qui sait obtenir la “ferveur” de ses lecteurs car ses livres ont tous un impact humain, émotionnel, très fort. Mais ici, la vibration des mots développe une musique rare. Il faudrait, bien sûr citer les trois quarts du livre, mais prenez connaissance de ce passage qui donne l'exacte mesure  de la qualité de l'écrivain:
“Il arrondit ses mains sur le caillou aussi lisse et chaud entre ses doigts qu'un visage d'enfant. Doucement, il le reposa à sa place, dans le creux dont il l'avait tiré.
“Seules les pierres que nous rend l'eau, se dit-il, ont ce visage d'innocence, les autres ne sont qu'entailles et angles rêches.”

Partout l'été rongeait les plaies, torturait jusqu'aux ronces.”
Née à Lussas, dans l'Ardèche, Claude Vincent vit aujourd'hui dans la Loire. Elle a fait des études de psychologie et a obtenu de nombreux prix.  La révolte de ce père de “septante-cinq ans” est admirablement décrite. Et son combat, pour passer les derniers jours de sa vie en  liberté, nous touche au plus profond de notre être.
L'homme est là, nous le sentons bien, avec sa vie, sa robustesse campagnarde. Et tant pis si, comme le dit un personnage: “ Des hommes comme le Mathias , ça ruine l'ordre d'un pays.”
Un beau livre comme sait les écrire Claude Vincent, un livre qui fait chaud au coeur.
1962: les pieds-noirs sont chassés de l'Algérie, c'est l'année de la déchirure. Philippe Lemaire (Un chemin de poussière) signe aux éditions De Borée un livre qui fait suite à un premier roman, “Les Vendanges de Lison.” C'est, certes, un livre sur l'exil qui relate l'arrivée dans le sud de la France d'une famille de viticulteurs pieds-noirs. Mais c'est surtout un livre de la vigne et du vin: “ Une vendange est toujours cette espèce de danse des corps qui s'écrit en pleins et en déliés dans le frémissement d'une vigne qui ruisselle, un culte primitif et ardent que l'on rend à la terre.” Et peut-être le passionné d'oenologie n'est-il pas loin puisqu'on peut lire ce passage du pacte qui lie le vigneron à la terre: “ Antoine Sauvaire-Ronze fit rouler le vin en bouche. Il s'infiltrait sous la langue, piquait ses banderilles dans le palais, venait festoyer au bord des lèvres avant de retourner se tapir à l'intérieur des joues comme un animal pris en faute.
“On sent déjà la fièvre des tanins. Er ces arômes de mûres dont on devine l'impatience! Ce sera un vin magnifique!”
Une écriture efficace, ramassée, solide.
C'est une autre démarche littéraire qu'effectue Thérèse Mourlevat ( Ed Pygmalion)puisqu'elle nous parle de “La passion de Claudel” d'après des documents inédits.
Paul Claudel aima passionnément Rosalie Scibor-Rylska pendant quatre ans en Chine (1900-1904) et il eut d'elle une fille, Louise, qui resta longtemps dans l'ombre alors que l'écrivain accédait à la notoriété internationale et qu'il était couvert d'honneurs. Ce livre est aussi un regard sur la fin du 19e siècle ; au travers des périples de Rosalie, l'auteur nous donne à voir une image saisissante de la Chine au moment où la jeune femme y arrive faisant la connaissance de Paul Claudel sur l'Ernest-Simons qui vogue vers Hong Kong.
Un livre extrêmement documenté, précis, qui ne laisse rien au hasard. Si ce n'était l'errance et la souffrance de la jeune femme, on pourrait-presque- le lire comme un roman d'aventures. Certes, il y a Claudel. Claudel, dont on connaît la vie et l'oeuvre. Mais il y a surtout la mère et la fille, Rosalie et Louise. De Louise à la fin de sa vie, Thérèse Mourlevat nous donnera un beau portrait: “Malgré le soutien et l'affection de quelques amis fidèles, elle affronte chaque jour une solitude pesante dans une pauvreté acceptée. Les beaux meubles et les bijoux qui subsistent sont difficiles à vendre. Les mensualités que lui versait autrefois son père ont cessé brutalement quand il est mort. Avec obstination, elle a revendiqué vainement la propriété d'écrits qui lui avaient été donnés et finalment repris.”
De Frédéric Jacques Temple, deux beaux ouvrages à lire ou à relire : “Phares, balises & feux brefs” (Editions Proverbe) et “la chasse infinie” (Editions Jacques Brémond) .
De la poésie, donc. Poésie du voyage ou, du moins, du mouvement, dans ce recueil où, nous dit l'auteur “ La mémoire est un grenier où puiser et les lointains paysages sont des jouets perdus ranimés pour notre survie.” Et d'ajouter : “D'ailleurs, nous avertit Vladimir Nabokov, les palmiers ne sont supportables que dans les mirages.”
Du carnet de route “En Brésil” à Cuba, en passant par le Grand nord, les images foisonnent et ouvrent des images de chair, poésie matérielle et ombreuse, qui voguent, vaguent, autour de paysages sans fin. Une poésie bouillonnante de squales d'enfance, de harpons rouillés, et, à Peconic Bay ce “soleil rouge de rouille qu'incise un héron bleu a parements de suie.”
Il y a quelque chose de la poésie du monde dans l'oeuvre de Frédéric Jacques Temple qui ravit. Pour preuve, ce magnifique “Calendrier du Sud” où les mois de l'année défilent peints avec l'innocence tranquille de l'enfance. De janvier “soleil d'acier à l'apogée du froid” à décembre “ornant le déclin de l'an d'un phénix nouveau.”
Publié par Granit en 1995, puis par Jacques Brémond en 2004, “la chasse infinie” s'ouvre par un poème  “terrien” où Dieu vient de la terre et non du ciel où il ne trône pas. Livre marqué par le souvenir et le passage des disparus que l'on ne remplace pas “maintenant que nous pesons le poids de l'absence, preuve secrète de leur être.”
La marque de la guerre aussi, la troisième partie de l'ouvrage étant consacrée aux “paysages” avec ce bijou, le poème “Arbre” qui, à lui seul, résume l'oeuvre - déjà considérable- de l'auteur.
Deux livres de Colette Gibelin (Souffles et Songes, Sac à mots Editeur; Le jour viendra aussi, Encres vives) nous sont parvenus qui mettent en évidence les qualités poétiques de l'auteur. Née en 1936 à Casablanca, après une enfance et une adolescence qui ont marqué sa poésie, Colette Gibelin poursuit ses études en France. Elle sera admise à l'Ecole Normale Supérieure. Devenue professeur de Lettres, elle enseigne d'abord à Fez, dans son pays natal, puis à Brignoles, dans le Var, où elle a pris sa retraite. Dans la post-face qu'écrit Henri Denis à “Souffles et songes”, il dit ceci de l'auteur : “Le vent toujours a traversé l'oeuvre de Colette Gibelin.” C'est que le vent rode, en effet, dans ses poèmes, attentif à bousculer, à respirer, à “échanger son souffle contre les miracles de l'air.” C'est le vent aussi qui porte et emporte la poésie, qui reconnaît les oiseaux en partance, c'est aussi lui qui rencontre l'herbe dans un éblouissement végétal...
Dans “Le jour viendra la nuit aussi”, le vent se fera plus discret allant même jusqu'au point de permettre l'évaporation de l'auteur et “les errances des fontaines.” Car, nous dit l'auteur “le temps est dur comme un bourgeon” tandis “qu'intarissable, une fontaine s'extasie de lumière.”

Ligne de frondaison

Françoise Renaud
Christophe Dauphin

                                   
                                     
" Le regard du père"

" C'est un profond et lancinant cri d'amour que Françoise Renaud lance en direction de son père dans ce roman à teneur autobiographique. " Oui, un long cri d'amour. Dès les premières pages, le lecteur est saisi par le ton, par cette manière de poser l'écriture sur la page blanche. Douleur, confidences. Silence.
" Je me souviens de ce jour où il avait grommelé :
Mais enfin, tais-toi donc. Tous ces mots qui nous fatiguent pour rien. "  Une vie revisitée, un haut lignage où l'enfant se construit de la tyrannie silencieuse du père.  Mais déjà, même si " l'homme est bon ", c'est le sourire qui manque le plus à la petite fille, la main affectueuse posée sur la tête, et " le compliment  resté coincé dans la courbure de sa gorge depuis l'aube de nos vies… "
On sent au travers de ce livre la sève des étincelles d'une enfance meurtrie, le cri de l'enfant en attente du regard du père. Son amour pour lui. Et puis, il y a cette vie racontée dans un récit simple, mais dont la force nous touche à chaque mot. Une écriture de l'essentiel qui pourrait être le fil rompu, mais à chaque fois repris, retissé, revivifié. " Seule la voix humaine parvient à calmer la brûlure. "

    Le père est né  au sud du fleuve Loire, dans la campagne bocagère, non loin de l'océan. Est né,  oui, mais la mère meurt qu'il ne connaîtra pas.
" L'amour d'une mère, c'est la chaleur du giron, l'odeur d'une peau. C'est la musique de la première mémoire-le contraire de l'absence ", écrit  Françoise Renaud. Et le père grandira dans une solitude poignante, au milieu des femmes " la poitrine serrée dans des sarraus sombres qui leurs descendaient jusqu'au mollet. " Puis viendra le temps de la rencontre avec la mère, de la naissance de l'aînée morte à neuf ans : " Et c'est là où je devins ", nous dit Françoise Renaud. Elle, elle a six ans à ce moment-là et le petit frère vient de naître. Roman de la mémoire familiale murmurée par une écriture qui ouvre ses failles, se tend jusqu'au lecteur, s'arrondit  vers la confidence et nous laisse par moments sans voix. " Ecrire, dit Françoise Renaud, pénétrer  à la fois sa propre chair et la matière du monde. "
Car ce livre est fait de la chair vive du vivant et de la pourpre de la mémoire. L'écriture de Françoise Renaud nous dit tout : la vie, la distance du père, sa blessure, et ce cri dont nous sommes en quête :  " Je voudrais tant être née de l'amour."
Un beau livre à lire dans la douceur de son univers poétique, un " chemin bouleversant " par l'auteur de " L'enfant de ma mère " (1997), " Femmes dans l'herbe " (1999), " Aujourd'hui la mer est blanche "(2000), " L'homme d'en face " (2001), " Assis sur la falaise " (2003) et " Sentiers nomades " (2003).


" Paul Verlaine et Marc Patin "

Coup sur  coup, à quelques mois de distance, Christophe Dauphin vient de publier deux biographies de poètes.  Un travail quelque peu colossal qui ne laisse rien au hasard.
L'auteur cerne au plus près dans leurs vies et dans leur œuvres, la personnalité de deux poètes de notre temps. Paul Verlaine est assurément le plus connu. Dans la post-face du livre, Jacques Taurand s'interroge avec justesse : " En aura-t-on jamais fini avec Verlaine ? La personnalité si contrastée de l'auteur de Romances sans Paroles, attirante et repoussante à la fois, -où tant de clarté se mêle à tant d'ombre- est ici approchée par un poète de notre temps qui n'a pas oublié ce que tous les poètes doivent au Pauvre Lélian. "
Dans son patient travail de biographe, Christophe Dauphin, qui s'avance pas à pas au cœur de l'univers poétique de Verlaine, a l'art de faire revivre sous nos yeux dans sa complexité, ses exaltations -et son œuvre avant-tout-  le  poète de Sagesse. De ce vagabond, de cet errant, (Christophe Dauphin nous rappelle que Baudelaire l'avait surnommé " Coco mal perché " ),l'auteur nous conte aussi l'ivrognerie, la violence, les " amours tigrestes "  avec (Rimbe), Rimbaud.
Poète de la " grâce et de la pesanteur " comme le rappelle Jacques Taurand, Verlaine est aussi, nous dit Christophe Dauphin,  le poète de la " pure musicalité-car-les mots ne peignent pas, ils sont la peinture elle-même, autant de mots, autant de couleurs… "


Le deuxième poète auquel s'attache Christophe Dauphin dans un gros volume de près de trois cents pages est Marc Patin, injustement méconnu, délaissé et qui ne fut mis en lumière en 1991 que par Guy Chambelland, le " maître découvreur ", qui publia deux de ses recueils inédits Anthologie et Le Cas Patin, puis Vanina ou l'Etrangère.
En 2004, la revue " Les Hommes sans Epaules " lui emboîta le pas et édita " Les Vivants sont dehors ". Il est vrai que trois revues avaient publié Marc Patin dans la période 1938-1945 : " Réverbères "," la Main à Plume " et " Réalité ".
Ses amis, quant à eux, publièrent en 1946 une plaquette d'une vingtaine de poèmes intitulée Quelques poèmes.
Pour en revenir au livre lui-même, l'ouvrage est une belle réussite : photos, extraits de l'œuvre de Marc Patin -ce qui est loin d'être négligeable au regard de la méconnaissance actuelle de l'œuvre et une analyse fouillée de la vie du poète mort à l'âge de 24 ans, en 1944, à Berlin.
" Le Cas Patin " que ses amis de " la Main à Plume " exclure injustement de la direction de la revue dont il avait été l'un des fondateurs lorsqu'il fut contraint d'aller travailler en Allemagne. Injustement car le jeune homme n'avait guère de possibilité de s'échapper.
Mais le poète ? Reste, en 2006, son œuvre : plus de 700 poèmes dont de nombreux inédits. Christophe Dauphin qui prolonge à sa manière le travail de Guy Chambelland  écrit : " L'œuvre poétique de Marc Patin est un diamant dont nous ne connaissons qu'une seule face. La part édité de l'œuvre est en effet, à ce jour, bien mince… "

D'où l'importance du présent ouvrage qui donne une vision globale du poète et de ses écrits. Certes, Marc Patin n'avait que 24 ans quand il est mort. Il eût certainement apporté beaucoup à  la poésie.
"  Marc Patin nous propose une véritable poétique de l'homme. " écrit encore Christophe Dauphin. Une poétique, un espace de l'amour, une flamme. Rejeté par les quelques tristes sires de " la Main à Plume " qui l'exclure ( à quoi cela pouvait-il servir à ce moment-là ?) épuisé sous la férule allemande, Marc Patin  ne perdit jamais sa foi en l'homme. Il écrivit quelques jours avant sa mort : "  J'ai trouvé dans la foule même, si vivante et si vile parfois, des raisons urgentes d'espérer. "
Jacques Kober note dans sa post-face : " Déjà, dans un des derniers poèmes de Paris, à la veille de la déportation, éclate , comme pour la femme hurlant du Guernica de Picasso, cet espoir surréaliste désespéré, presque anatomique sursaut à la barbarie, ou témoignage de rafle transfiguré :
" A la fenêtre le corsage d'une femme à la torture se déchire
comme une cosse qui éclate et ses seins mettent à mort le jour blanc. "

Un livre événement. Un livre à lire si vous voulez découvrir dans sa vie et dans son œuvre un poète authentique, un grand poète de l'amour.


                            Jean-Pierre Védrines

  Le regard du père, Françoise Renaud,  Ed  AEDIS, 2006, 15 euros.
  Verlaine ou les bas-fonds du sublime, éditions de Saint Mont,  58 rue de Nogent,
  95 290 l'Isle Adam (France) 2006, 12 euros.
  Marc Patin, Le surréalisme donne toujours raison à l'amour, collection Poètes
  à bout portant, éditions Librairie-Galerie Racine, 23 rue racine, 75006 Paris
  20 euros.                                                   

Ligne de frondaison
Souffles N°  220/221


Lionel Bourg, L'Engendrement


Nous avons dit ici  plusieurs fois tout le bien que nous pensions de l'œuvre de Lionel Bourg. Au début de cette année 2007 vient de paraître L'engendrement, un livre où l'auteur approfondit le caractère à la fois social et individuel de sa quête autobiographique. Un livre, pas trop épais comme tous les livres de Lionel Bourg, vif et dense à la fois,  un livre  qu'il dédie à sa mère et qui commence par cette phrase brûlante : " Chacun ignorait de quoi c'était fait, un enfant. "
Puis, tout de suite, l'enfance tirée au noir nous aspire : les mots viennent se heurter à l'entonnoir des jours : " On avait sept ans. Neuf, peut-être "
Et l'enfant encore : " Est-il si loin ce môme ? Il boude. Ramasse les osselets d'une partie perdue dans la cour de l'école ou rêvasse, cherche l'emplacement d'un morceau d'écorce  sur le tronc des platanes… "
Alors les images filent sous les yeux du gosse, la télévision vient de remplacer la radio. Ferré, les Rolling Stones et le Modern Jazz Quartet ; Brel aussi et Gaston Bachelard, " druidique,( qui discute) l'œil brillant les mérites respectifs de la philosophie, d'un vin de qualité ou d'un bon camembert. "
Et puis le temps passe. Dix huit ans.



" On joue sa vie, jeune homme, puisqu'on ne la vit pas. Pose au Meaulnes de province ou cultive clope au bec sa fausse ressemblance avec le Bogart de Casablanca. "
Puis vient le temps de dire l'amour de la mère. Mère musique, mère fleur, mère du livre- avec ce quelque chose d'indéfinissable dans l'écriture de Lionel Bourg, Whitman certainement ou Ginsberg peut-être, qui  s'élève dans sa prose et pourtant si proche de cet instant qui est le nôtre dans sa modernité, de cette minute où " il faut peser ce que l'on porte. "
La mère entrelacée, nouée, éclatée, qui a la beauté des humbles. Cette mère qui nous restitue son rapport mystérieux au livre, son chemin d'étoiles et de misère : " -prends Dosto, par exemple, c'est pas d'la guimauve, on sent que ça remue, qu'ça bouge dans les méninges, y'a d'la passion, du destin, d'la laideur et des gens qui traînent leurs vies comme des chiffons tout déchirés à leurs basques, ça saigne, et puis, t'as qu'à lire, nom de dieu ! t'as qu'à lire, c'est pas écrit le p'tit doigt en l'air ! "
Puis la maison de soins où l'on est sensé s'occuper de la malade- Alzheimer, écrit Lionel Bourg quelle trouvaille- et les pages qui suivent nous entraînent dans ce  qui est mort à présent  pour la maman . Il n'y aura plus bientôt, la mémoire s'estompant peu à peu, que les bruyères pareilles à des mains carbonisées.
Une quête au fond des miroirs de l'enfance, une quête douloureuse, psalmodiée par un poète qui donne au social sa mesure,  son contexte historique,  faisant se dresser sous nos yeux des personnages de la mémoire familiale qui jamais ne nous laissent indifférents. Et quand il nous entraîne sur les traces des célébrités de l'époque, c'est pour les mettre à notre portée, les laissant souvent, comme Presley, se décomposer, s'effacer sous nos yeux.
La mémoire familiale de Lionel Bourg est une forêt gorgée de fleurs et d'oiseaux d'une humanité infinie. Au moment de conclure cette note, je m'aperçois que je n'ai rien dit de ce qui fait le bonheur de ce livre : l'écriture, la gouaille, la tendresse de l'auteur pour ses personnages, les pleins et les vides utilisés, la lucidité du regard. Une musique qui coule sobre et superbe à la fois : " Il neige, tu as raison, maman, il neige comme jamais sur cette saloperie de mouroir.Je te parle des livres que tu lisais avant, de Colette, de Giono, de William Faulkner. Quarante ans pour comprendre. J'aurais mis quarante ans. "



André Vinas, Egrenages

      Notre ami et collaborateur, André Vinas vient de publier  Egrenages constitués de poèmes inédits et d'un appareil critique concernant son oeuvre. Le poète est présenté dans une longue introduction/étude (80 pages) bilingue (langues française et catalane) par Pere Verdaguer qui retrace la vie et l'œuvre de l'auteur. En quelques lignes, un aperçu de la vie du poète.
André Vinas est né dans le Gard, à Alès, en 1925. Il fait des études de lettres classiques et obtient son doctorat. Il habite dans le Roussillon depuis 1945. Poète, traducteur, il écrit de nombreux articles pour les revues. Il est particulièrement sensible à la défense de l'environnement et du patrimoine. Il est l'auteur d'essais sur Lanoux et Pugnaud, notamment. Enfin, c'est un brillant conférencier qui met son talent au service de la défense des étangs de notre région. Difficile en tous les cas de résumer les 238 pages d'Egrenages dans la mesure où elles touchent à la fois à l'étude sur l'auteur et à un ensemble de poèmes inédits extraits de plusieurs œuvres. Mais cette Bibliothèque des Classiques Roussillonnais qui s'ouvre à André Vinas fait place sans nul doute à un  à un poète de qualité.


Bernard Jakobiak ou la générosité mystique

Par anticonformisme, par plaisir, le Nouvel Athanor prend le risque de fonder une collection " Poètes trop effacés " dont le premier numéro est consacré à Bernard Jakobiak. A propos de ce poète que nous aimons à Souffles est à qui nous faisons une large place  dans nos numéros, l'éditeur dit ceci auquel nous souscrivons largement : " Nous aimons son originalité foncière et sa générosité mystique. Mais Jakobiak a toujours été d'une extrême modestie et n'a jamais cédé aux appels des salons parisiens ou aux reptations qu'exigent les labyrinthes des comédies commerciales. Pourtant son écriture, sa voix, son élan, ses révoltes, sa croyance ne sauraient être occultés. Lisez-le. Vous y gagnerez en vigueur, en foi, en énergies. "
Cette brève anthologie est précédée d'un portrait par  Jean-Luc Maxence d'où les quelques lignes précédentes sont extraites.
Bernard Jakobiak  est né en septembre 1932 à Lens  (Pas de Calais) d'une mère française et d'un père polonais. En 1946, il fait la découverte du travail en usine et entre en 1948 à l'Ecole Normale d'Instituteurs de Lyon. En 1956, il reprend des études de lettres modernes et quitte l'Education Nationale. Puis à l'été, il part au Maroc sur les traces du père Charles de Foucauld. La nécessité d'écrire lui vient en Algérie. Il continue son périple, fréquente les poètes marocains de langue française, notamment Abdellatif Laâbi, participe à la revue Souffles ( Rabat) et crée la revue Barbare qui s'élève contre le prosaïsme ambiant et un certain " fanatisme poétique "…
D'autres dates jalonnent la vie de Bernard Jakobiak : 1986, Les liens flambent chez Jacques Brémond ;1995, L'Enterrée vive, prix Voronca, chez Jacques Brémond. En 1996, Bernard Jakobiak est ordonné prêtre, chargé de la paroisse de Théophanie à Montpellier…
Dans cette brève, peut-être trop brève anthologie, les poèmes ont été choisis avec soin. Leur force d'équilibre, apaisée, leur souplesse, leurs parfums nous entraînent assurément sur le chemin du poète. Peut-être y manque-t-il ( ?) quelque peu les poèmes de la source rebelle de Bernard Jakobiak  qui possèdent la force de l'imprécateur :

Calcutta grandit,
New York s'asphyxie.
Elle nous rétrécit la grande Babylone.
Elle fit manger l'âme.
Elle vomit l'esprit.


                                              Jean-Pierre Védrines

1.L'Engendrement de Lionel Bourg, Quidam éditeur, 10 euros.
2.Egrenages d'André Vinas, Publications de l'Olivier, 22 euros.
3.Bernard Jakobiak, anthologie, Le Nouvel Athanor, 15 euros.


Ligne de frondaison
Souffles N° 222



Michel  Cazenave, Anthologie avec un portrait de  Jean-Luc Maxence

Michel Cazenave a publié de nombreux romans, des essais, du théâtre, il a participé à des anthologies, dirigé des numéros de revues, bref, Michel Cazenave a été édité par les  plus "  prestigieux " éditeurs de notre pays nous dit Jean-Luc Maxence dans le portrait  qu'il fait de lui en introduction de ce volume consacré à sa poésie. C'est dire que sa bibliographie est importante. Jean-Michel Cazenave  ajoute, d'ailleurs, que c'est un grand universitaire, spécialiste de renommée internationale de Jung, que c'est un auteur prolixe et érudit qui depuis trente ans, a passionné un large public avec ses romans, ses essais, ses diverses participations è des anthologies(même poétiques !), notamment…
Mais ici, dans ce livre justement, il s'agit de l'œuvre poétique. Les premiers poèmes sont extraits de recueils consacrés à la femme. Avec pourtant cet avertissement à chacun d'entre nous : " Il n'est pas de pire femme que cette femme qui sommeille dans le cœur de l'homme. "


Dans  Dédicace à l'absente, il nous parle  des sanglots de guitares et de la fertilité des paroles que l'on ne peut prononcer. Sa poésie est faite du cristal du vide, de cette lumière ténébreuse qui nous envahit à la lecture de l'ouvrage. Un cri, à la fois modulé, mesuré, et étrangement-mystérieusement- décalé du réel. Et puis la poésie avance, bouge ses ailes tendres, ses courants de douceur et le néant recule.
La poésie de Michel Cazenave est  une musique où  l'eau et la lumière se mêlent, un feu qui se fait cri

Geneviève Bertrand, Brûlure du silence

Pourquoi  écrire des kaikus ? Le haiku est la forme poétique la plus courte du monde. Il se compose de trois phrases de 5,7,8 syllabes soit une seule ligne en japonais. De sa longue histoire jusqu'à nous, nous dirons que le haiku se nourrit aujourd'hui de l'explosion de notre monde moderne tout en gardant intact sa remarquable simplicité. Se situant du côté de la vie, le haïku procède par retranchement, par soustraction, par dépouillement. Il dit la réalité à partir d'une expérience directe. C'est un texte ciselé, bref, frémissant de  la partie et du tout, il saisit et restitue dans un même temps les instants du monde.
Geneviève Bertrand s'est appliquée au difficile exercice du haiku  dans un livre qui s'irise des encres  de chine sur papier de Laurent Cabrol.. Son travail, dans la bonne tradition du kaiku, (le kaiku est toujours un hommage au moment présent) s'attache à  retenir une émotion fugitive :

Dans le regard de l'enfant l'image brisée vit encore

Même si certains haikus  se révèlent moins en mouvement que d'autres (la relation entre la partie et le tout), on peut noter de belles fulgurances :

Comme un froissement au plus profond du ventre le désir scellé ou encore :Larme épaisse
Qui refoule l'obscur Regard séparé

Christophe Dauphin, Le gant perdu de l'imaginaire, choix de poèmes 1985-2006

Je ne sais en quoi ce titre le gant perdu de l'imaginaire, au-delà des mots, m'entraîne sur les pas de Christophe Dauphin.

Peut-être rend-il pour moi la nuit habitable  grâce à ce fugitif imaginaire traversant la nuit des paupières. C'est que le gant revient plusieurs fois dans l'écriture du poète et qu'il est toujours porteur d'une force étincelante : " le gant du rêve ", " le gant mendie la main " (titre de l'un de ses recueils. Quelque part, encore dans cette  belle Carte postale de la nuit, celle-ci est " gantée de blanc " ou bien même, ce " boxeur aux gants d'orage déshabillé "
Ce qui me frappe dans la poésie de Christophe Dauphin, telle qu'elle m'apparaît ici, c'est cette longue marche où le poète entraîne dans les tourbillons de son passage, visages et pays, femme et corps (puisque le corps n'a pas de fin)
Tout semble venir à lui tandis que le corps, lui-même, se fond dans le réel :

Je déclare en faillite
La banque de la raison et celle du langage
Je jette un pont fantôme entre le sommeil et l'enfance
L'île - poignard allume la rampe de l'escalier de mes vertèbres
La rue est ivre comme le poisson-déserteur
J'écris pour survivre
Afin que jaillisse le cri dans la cale du bateau-vivre
Qui cache bien ses remous

Pour ce marcheur infatigable, tout est promesse, mais promesse dans l'action, le mouvement, l'avancée :  " J'aime comme je mords ", écrit-il dans La nuit en équilibre. Puis il marche encore car " demeure la balle errante qui se chauffe jusqu'au blanc "
Thérèse est un recueil écrit dans un registre tout à fait différent. Cette mince plaquette s'attaque à l'imposture religieuse car Thérèse ou l'Ange vagin, c'est, n'en doutons pas, Thérèse de Lisieux : " Le destin que l'on forgea en Thérèse ne fut pas animé par le fait de vivre pour mieux aimer, mais de mourir pour mieux aimer, une fois au ciel, à côté de Jésus, l'époux mystique ; mythe sur lequel Thérèse reporta l'amour violent qu'elle avait pour son père. "

                                          Jean-Pierre Védrines

1.Michel Cazenave, Portrait, Bibliographie, Anthologie, Le Nouvel Athanor, 89 pages, 15 euros.
2. Brûlure du silence de Geneviève Bertrand  avec des encres de Laurent Cabrol, Editions Encres & Lumière, 43 pages.

3.Le Gant perdu de l'imaginaire, choix de poèmes de Christophe Dauphin, 1985-2006, préface d'Alain Breton, collection les Cahiers du sens,  Le nouvel Athanor, 116 pages,15 euros
4. Thérèse, collection Pour un ciel désert, Editions Rafaël de Surtis, 35                                                                                           










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